Notre intention était simple, se retrouver, travailler ensemble (artistes palestiniens et européens), partager un quotidien, puis présenter nos oeuvres.

Cela nous a été interdit, à tous.
Sans explication de la part des autorités israéliennes.
Sentence silencieuse de la sacro-sainte sécurité.

Ces carnets sont donc l'expression de notre volonté de ne pas réduire la vie à la survie.
Ces pages témoignent de nos affinités, de la ressemblance de nos regards, notre gaieté, nos langages, et du thé de menthe que nous n'avons pas pu partager.

Le sucre dans le thé de menthe est-il donc si dangereux?




Le workshop aurait dû avoir lieu en octobre/novembre 2003 à Gaza, avec le soutien de ProHelvetia et du Canton du Valais.
Artistes: Mohamed Abusall, Raed Eisa, Mohamed Hawajri, Eliane Beytrison, Juan Carlos Gomez, Nils Hardeveld, mirouille.












le caire le 16 novembre 2003

a l'attention de Madame Calmy Rey

chere Madame,

vous serez etonnee de recevoir ce courrier, mais vous paraissez etre la personne la plus appropriee a qui l'adresser.

Je vous ecris du Caire, ou je sejourne depuis trois semaines etant donne les circonstances que je vais vous relater. Nous etions un groupe d'artistes, quatre personnes, qui devait se rendre dans la bande de gaza pour un workshop. Trois d'entre nous sommes partis de Geneve et le quatrieme de Toulouse. Nous avons decide de passer par le Caire afin de rencontrer Mme Hebba Sherif directrice de Pro Helvetia. Pro Helvetia a soutenu a maintes reprises mes projets en Palestine ces dernieres annees.Je les remercie de leur confiance. Les differents workshop que nous avions faits ont toujours abouti sur une manifestation artistique et un travail imprime de tres bonne qualite. Nous avons donc les artistes palestiniens et artistes suisses le desir et la capacite de travailler ensemble.
C'est pourquoi ce workshop a ete prepare depuis des mois et finance a nouveau par Pro Helvetia.
Du Caire nous partons pour la frontiere de Rafah afin de nous rendre dans la bande de Gaza.Nous avons en notre possession une lettre de Pro Helvetia attestant de son soutien et specifiant le montant alloue pour notre projet.
A Rafah nous decouvrons une frontiere terrible. Une frontiere dont personne ne parle. La douane cote egyptien environ 150 a 200 palestiniens, passeports en regle, en famille, epoque du Ramadan, sont en attente du bon vouloir des douaniers israeliens sur les temps d'ouverture de leur frontiere. Ces familles ont un lot impressionant de bagages. Tout ce qui couvre aussi les premieres necessites. Nous apprenons que ces familles attendent depuis 4 jours et 4 nuits. Au vu de leurs bagages nous comprenons que c'est habituel, chose que l'on nous affirmera par la suite. Durant cette etape prolongee et forcee les femmes font une toilette sommaire a leurs enfants et lavent leur linge dans les toilettes. 4 jours et 4 nuits. par terre. Il est 11 heures du matin et apres une demi heure d'attente, tampons egyptiens sur nos passeports nous sommes autorises a nous deplacer avec plusieurs familles.
Nous passons la frontiere egyptienne pour aboutir dans un no man's land indescriptible. Le sol defonce, des treillis, des barrieres, des pierres, des blocs de ciment. Chacun doit transporter comme il le peut ses bagages, sur un terrain impraticable et athmosphere poussiereuse. Quelques centaines de metres. Pour atteindre un bus dans lequel nous montons. Une trentaine de palestiniens et nous les occidentaux. Le chauffeur a tous les passeports en sa possession. Le bus roule 200 ou 300 metres. S'arrete Nous voyons les premiers uniformes israeliens. De tres jeunes hommes avec armes sophistiquees. Nous voyons le mirador et la barriere et l'etoile de David qui flotte haut dans le ciel poudreux. Le bus s'arrete. Un autre bus est gare sur le cote gauche. C'est un bus bonde. Peut etre plus de 100 personnes sont a l'interieur. Tout le monde est debout. Les enfants sur les epaules de leurs parents 3 hommes rentrent dans la soute a bagages pour avoir une place et partir en meme temps que leurs biens. Dans le bus bonde impossible d'ouvrir les fenetres. Les personnes sont entassees mais relativement calmes. Certains enfants pleurent. Les parents les bercent. Il fait chaud. 30 degres. Il est midi environ. Nous demandons depuis quand le bus attend et ce qu'il attend. Un homme parlant anglais nous dit quil attend que le soldat israelien lui fasse signe au chauffeur de s'approcher de la barriere. Depuis quand attendent- ils ce signe. Depuis ce matin. Depuis 7 heures. Depuis quand etaient- ils en attente a la froniere. Depuis 4 nuits et 3 jours. On nous controle plusieurs fois les passeports sur demande du soldat israelien. Dans un va et vient sur 50 metres entre le jeune soldat et un soldat egyptien. Le fait que des occidentaux soient la les intrigue. Les contrarie. C'est ce que nous allons comprendre plus tard. Dans notre bus lui aussi arrete, une femme couche son mari souffrant, a meme le sol. Il fait chaud. Personne ne boit, ni ne mange ni ne fume. C'est Ramadan. Une fillette pleure et demande a son papa, si j'ai bien compris d'aller aux toilettes. Personne ne peut sortir des bus. La petite pleure. Le papa la console. Tout le bus est silencieux. Nous nous preparons a une longue attente.A notre grande surprise notre bus demarre et nous roulons vers la barriere. Je demande pourquoi nous passons avant l'autre bus, on me repond que c'est parce qu'ils y a des occidentaux dans le bus. Les palestiniens nous disent\ c'est toujours ainsi. Tous les jours. Voila notre vie. Tristesse infinie. Silence. J'ai oublie de mentionner qu'a cote de l'autre bus une ambulance attendait elle aussi.
J'ai vu qu'a l'interieur il y avait un patient sur le lit civiere.Nous laissons derriere nous un bus etouffant et une ambulance en stationnement force.
Apres 1 minute noud arrivons. Douane israelienne. Tout le monde descend. Chacun reprend ses bagages dans la soute. Nous avancons vers une place ou sont disposees des chaises fixees, comme au cinema. Tout le monde prend place, en silence. Chaque palestinien est appele par son nom, on lui rend son passeport et il se dirige vers un espace d'attente. Nous parlons un peu pour nous detendre. La peite fille et son papa sont appeles. Tous deux se levent et nous saluent. La petite s'appelle Rossana. Quelques pas. Nous voyons son pantalon souille. Elle et son pere se retournent. Ils nous saluent a nouveau. Sourires. Sourires inoubliables. Ciao Rossana. Les dernieres personnes appelees seront le couple dont le mari est malade et attend sur une chaise roulante. En dernier c'est notre tour. Nous sommes separes des palestiniens. On nous conduit dans un espace reserve aux non palestiniens.
Les interrogatoires commencent. En plusieurs langues interpretes a l'appui. Puis la fouille au corps et une fouille minutieuse de nos bagages. Objet apres objet, feuille apres feuille. Ils ont nos passeports des le debut. rien de suspect ou d'interdit n'a ete retenu dans nos bagages ou sur nos papiers. Apres des heures de questions reponses et fouilles on nous laisse seuls. Sans un mot. Sans indication. Nous attendons. Il est 17heures. Nous savons que le poste frontiere ferme entre 17heures30 et 18heures. Nous attendons et esperons. Nos interrogateurs se changent. Ils ont termine leur journee. Personne ne nous regarde.
Soudain un homme d'une cinquantaine d'annees nos passeports en main nous dit de le suivre, en hebreux. de prendre nos bagages. par un signe. Nous arrivons devant un fourgon. Il est vide.Nos bagages deposes a l'arriere nous montons dans le fourgon. L'homme sans que je le voie donne nos passeports a Juan.Il disparait apres avoir claque la portiere. Un chauffeur egyptien nous reconduit au poste egyptien. Sur nos passeports. a l'encre rouge, ENTRY DENIED. Nous sommes choques. Atterres. Revoltes. Aucune explicaion. Aucun regard. Aucun mot. Les Egyptiens nous accueillent gentiment. Ils semblent connaitre la situation. Il est 18heures. L'heure du repas apres la journee de jeune du Ramadan. On nous offre des sachets de nourriture. Et de l'eau. Nous attendons la fin du repas et de la priere. Et revenons sur nos pas pour decouvrir les familles qui s'appretent a passer leur xeme nuit au poste frontiere. Nous pleurons. Les enfants berces, les meres fatiguees, les vieillards deja couches sur des couvertures ou cartons, les hommes. Tout ce monde passera encore une nuit peut etre plus avant de rentrer chez soi. Un noeud a la gorge. les entrailles nouees. Nous devons partir. Il fait nuit. Vers la ville la plus proche. Arish. Nous y resterons deux jours. Accables. Revoltes. Nous voulons nous sentir plus pres de Gaza. Plus pres d'eux. Au moins la meme mer balaie les cotes. Nous voyons quelques lumieres de la bande de Gaza. Leur eau est notre eau. La tristesse nous accable. Les peintres de Gaza sont eux aussi desesperes. Nous etions si proches Tous nous pleurons. Nous sommes en deuil. Nous nous telephonons chaque jour. Nous devons nous reprendre tous de ce choc.

Le workshop etait possible. Comme les autres annees. Nous n'avions pas evalue combien la haine est croissante et combien la politique d'occupation se resserre. Combien elle est implaccable et inhumaine. Jamais de tels procedes ne seront justifiables. Jamais ils ne garantiront une paix. La paix est une notion, une valeur, un absolu possible. Une creation de la societe des Hommes. Il est impossible de parler de volonte de paix dans de telles demonstrations d'ecrasement par la force. Et de negation de l'autre. Nous sommes dans la plus absolue barbarie. A cote du plus grand ghetto du monde. Nous avons vu les orfevres de l'enfermement. Nous sommes terrasses de mesurer l'ampleur de cette situation. Nous apprenons une nouvelle dimension. Celle de l'oppression et la cruaute raffinees. De l'acharnement contre des civils. Des faits tenus en retrait des regards indiscrets. C'est pour cela que nous n'avons pu entrer dans la bande de Gaza. Cette revelation nous glace le sang. Et nous renforce dans la conviction de la necessite de faire ce workshop a Gaza. Avec notre bonne volonte et bonne foi nous etions naifs. Nous ne le serons jamais plus.

L'art revele. L'art devoile. C'est sa force. Il parle Partout. De tous temps C'est sa richesse. Il n'a pas besoin de protection. Il franchit ses propres etapes en surmonant les limites.L'art est anti-guerre. Il n'en a pas besoin. Il ne possede ni ne domine rien. C'est son essence.
Ce workshop n'est pas une metaphore de la vie. Cest de la vie. Arrachee a la barbarie. Les autorites d'occupation se cachent derriere le bouclier de la securite pour justifier ses agissements. On nous barre le passage. Nous ne demadons pas la securite. Nous demandons la certitude de demeurer humain. Nous demandons le libre passage de la conscience et des expressions. Nous demandons de proteger des vies humaines. Nous demandons notre part d'humanite.
Que l'on parle a langues deliees. Nous savons que nous avons raison. Et nous demandons que la raison soit au pouvoir. Je demande urgemment de denoncer publiquement cet etat de fait. Cette guerre d'une armee sophistiquee et financee abondamment contre un peuple etrangle. Dont ont reduit et detruitle paysage chaque jour. Dont on nie l'Histoire la culture et l'existence. De denoncer la violation des droits de l'homme et le pietinement des conventions de Geneve.
Si le monde est devenu fou, nous avons toute notre raison. Notre langage est artistique. Le votre est politique. Nous attendons de vous un regard ouvert, lucide et demandons votre appui sincere et efficace.
Nous insistons sur notre but artistique. Avec les artises de Gaza nous transmettons dans nos travaux le quotidien, la dimension humaine, tout ce qui fait la vie moins le mensonge. Et la vie merite d'etre soutenue. Ce wokshop est un laps de temps, celui d'exister, en tant qu'hommes.Les drames historiques ne justifieront jamais ce qui se passe. Le drame a toujours le gout du sel et du sang. A toute epoque.
Partout.Le silence est coupable.



J'appellerai ces lignes CARNET D'ATTENTE.

Dans l'attente de vos nouvelles, nous vous prions d'agreer, Chere Madame, l'expression de nos sentiments. Bien a vous.

Eliane Beytrison


au nom de Mireille Clavien, Juan Carlos Gomez, Nils Hardevelt et moi-meme.

Je suis actuellement demeuree seule au Caire. Nos refoulements ont eu lieu, le 20 et 28 octobre a rafah et le 1 novembre a Erez. Nous avons commence les demarches aupres des ambassades respectives. Espagne, Suisse et France. Je vous demande donc d'intervenir aupres de l'ambassade suisse de Tel Aviv afin d'obtenir une autorisation speciale pour me rendre en Palestine. Avec mes remerciements. Eliane.





traduction: Rania Madi